Charlie Hebdo

L’attentat contre Charlie Hebdo nous a tous endeuillés. Des appels à la solidarité et à la défense de la liberté de pensée ont été lancés. J’y souscris entièrement. Cependant je crois également qu’un appel à la réflexion critique s’impose.

Je vous propose donc ces éditoriaux. Lisez-les:

 Les barbares, éditorial de Patrick Le Hyaric paru dans L’humanité le 8 janvier 2015.

 Il n’y a pas de mot pour nommer l’horrible attentat perpétré hier au cœur de Paris pour éliminer de sang-froid, un à un, nos amis, nos camarades de Charlie Hebdo réunis en conférence de rédaction. Un journal, ses journalistes, ses dessinateurs ont été abattus par des forces de la terreur. D’autres sont blessés dans leur chair. Face à des engins de guerre, ils n’avaient que leur plume pour se défendre.

Des familles sont endeuillées à jamais. Nous les assurons de notre compassion, de notre solidarité. Au-delà de la mort de nos camarades, c’est un attentat contre la création, l’intelligence et le droit de penser qui a été commis. Contre la liberté et la démocratie comme aux heures les plus sombres et les plus tragiques de notre histoire. La terreur et la mort sont les armes brandies contre la fraternité humaine, contre tout débat, contre la culture, contre toute velléité de s’émanciper au nom d’un projet réactionnaire et obscurantiste. Ne nous trompons pas!

C’est la République, ses valeurs, son histoire, ses lumières, sa laïcité qui sont visées. Cette République est celle de la tolérance, du respect de l’autre. Quoi qu’on en pense, l’écriture de Charlie Hebdo, ses dessins, ses caricatures, révèlent des faces cachées des turpitudes de ce monde et de ses acteurs. Pouvoir les publier comme contester leur contenu est partie intégrante du débat démocratique. La République unie doit s’exprimer sans attendre avec la force et la dignité que les circonstances requièrent. Nous serons de toute initiative qui permettra cette expression citoyenne, unie et rassemblée. Évidemment, nous refusons et refuserons de confondre ces barbares avec quelque religion que ce soit et nous amplifierons nos combats contre tous les racismes, l’antisémitisme comme l’islamophobie.

Nous ne pouvons pas non plus accepter le jeu cynique de ceux qui, pour des raisons politiciennes, depuis quelques mois, jouent avec les haines, les racismes, les extrémismes de droite, les amalgames avec micro ouvert pour cracher de différentes manières leur haine de l’étranger. Tout ceci nourrit le climat xénophobe délétère qui enveloppe la France depuis trop de mois. Nous appelons à sortir de ces jeux politiciens.Nous en appelons à la résistance face à l’affaissement du débat public. Les équipes de l’Humanité sont en deuil. Parmi les victimes abattues, avec la froideur et le cynisme le plus abjects, figuraient plusieurs de nos collègues et amis qui participaient chaque jour à enrichir notre journal avec leur immense talent, portant sur les événements du monde un regard critique et cinglant.

Chers Georges Wolinski, Cabu, Charb, Tignous, Honoré et tous les autres, nous vous pleurons et nous ne vous oublierons jamais, fidèles à la puissance subversive de votre art qui vient de vous coûter la vie. Ce terrible drame et ces vies volées nous commandent de défendre pied à pied les valeurs de liberté, de tolérance, de fraternité et d’égalité. Dans ces heures tragiques, dans un contexte où les tensions ne cessent de monter, la République une et indivisible, tolérante, laïque et sociale, doit plus que jamais s’affirmer. Elle doit résister et faire front contre ces lâches et ces barbares.

Soyons donc vigilants, car les opportunistes, les démagogues et autres manipulateurs d’opinion ont de tout temps profité et profiteront de la vulnérabilité d’un peuple indigné pour le berner. Considérons l’Histoire :

 – L’assassinat de Jean Jaurès (31 juillet 1914, trois jours avant la déclaration de guerre), devenu l’homme à abattre à cause de son opposition à la politique belliqueuse de Poincaré, a été piraté par le Président revanchard qui s’est emparé de la dépouille mortelle du député socialiste comme d’une bannière pour proclamer l’Union Sacrée et mener le peuple français à la guerre. (Notons que le socialisme de Jaurès n’a rien à voir avec celui des sociales d’aujourd’hui.)

– L’assassinat des journalites de Charlie Hebdo est aujourd’hui piraté par François Holland qui se fait le champion de la liberté de pensée. Posons-nous ces deux questions: 1) Son appel à l’unité nationale vise-t-il à un rapprochement avec le Front National? 2) Aurait-il protesté avec autant de véhémence quand “La déserteur”, chanson de Boris Vian, fut interdite en 1954 sous une autre République qui trois ans plus tard tortura Henri Alleg, journaliste français? (Lisez son livre, La question, parue en 1958.)

 Donnons la parole à Jean Ortiz dont voici un extrait de son article paru dans Le Grand Soir.

 “Je ne veux pas partager mon deuil et ma douleur avec eux.”

Je suis en deuil. Le crime de ces assassins vise notre République, celle des Lumières, du contrat social, des droits de l’homme, de l’égalité entre eux, de la liberté pleine et entière… Cette « gueuse » que sociaux et néolibéraux n’ont de cesse, depuis plus de trente ans, de dépecer, de démonter, d’affaiblir par l’explosion des inégalités, le communautarisme, l’instrumentalisation du racisme, la concurrence à tout crin, par le rabougrissement de l’Etat, la multiplication des brisures sociales, la ruée contre les services publics et les biens communs, la casse de l’ascenseur social scolaire, jadis intégrateur, la pratique de l’amalgame délétère « Islam = terrorisme » , le « no future » pour des millions de jeunes Français, quelle que soit leur origine.

Et on voudrait aujourd’hui que je défende, au nom de la douleur, ma République sociale et démocratique bras-dessus bras-dessous avec ses fossoyeurs, avec ceux qui, à force de déifier le marché, de le débrider toujours plus, de tout marchandiser, de dépolitiser, ont laissé le champ libre aux intégrismes de toutes sortes ?

 Voici ce qu’il pense de la manifestation du dimanche 11 janvier.

La récupération politicienne de la douleur n’a guère attendu que le sang sèche… Quel est le statut de la manifestation « historique » de dimanche ? Qui sont les organisateurs ? Si l’on s’en tient aux médias, c’est F. Hollande et M. Valls qui l’organisent, qui invitent, dans un souci désintéressé d’ « unité nationale »… et nullement de remontée dans les sondages. La lutte contre le terrorisme, nécessaire, sert de prétexte à l’ « union sacrée », à la relégation des questions sociales, des causes et des ravages de la crise, des fruits pourris de la violence, du terrorisme, sert à l’abdication devant les inégalités, source d’affrontements, devant la pauvreté, l’exclusion, l’affaiblissement de la laïcité, l’obscurantisme, qui gagnent du terrain…

Manifestement, le chef de l’Etat et le premier ministre font une OPA sur la manifestation, en instrumentalisant la douleur et l’émotion. On annonce ce soir la présence du massacreur de Gaza, le criminel de guerre Netanyahou. Si cela est vrai, c’est une provocation absolue, irresponsable, anti-laïque, anti-républicaine, anti droits de l’homme, anti-démocratique, nauséabonde, avec du sang sur les mains. Une provocation absolue.

Comment peut-on manifester pour défendre la République, aux côtés du néo-franquiste Mariano Rajoy, qui combat en Espagne le rétablissement de la République, qui fait une loi pour criminaliser les mouvements sociaux, qui s’accommode de 130 000 Républicains « disparus » dans des fosses communes, qui subventionne le parc thématique fasciste du « Valle de los Caidos » (Patrimonio real), qui s’en prend aux droits des femmes, qui contraint près de 50% des jeunes diplômés au chômage et à l’exil ? Lui offrir un vernis de défenseur de la démocratie, à quelques mois d’élections générales, où la gauche de gauche (Podemos, Izquierda Unida…) peut gagner, ce n’est pas aider l’alternative possible. Quant à la présence de Merkel, Cameron, Renzi, des sabreurs de l’Union Européenne, il faudra se boucher le nez et les oreilles. Oui, il y a « hold-up » sur l’indignation populaire contre la haine, la violence, l’intolérance…

Jean Ortiz

 Voici pour terminer l’extrait d’un article émanant de L’Union Juive Française pour la Paix (UJFP) dont le titre est opportun:

 “Etre ou ne pas être Charlie – là n’est pas la question.”

“L’Union Nationale” et “l’Union Sacrée” que l’émotion autour du massacre qui vient d’être commis essaie de nous imposer, manipulent les sentiments d’horreur et de révolte légitimes au service d’autres significations bien plus complexes et douteuses. La liberté d’expression n’est pas menacée en France, même la plus raciste. Nous ne sommes pas dans le camp de ceux qui soutiennent le racisme d’État ou les interventions impérialistes. Nous n’acceptons pas le “choc des civilisations” et la logique “terrorisme/antiterrorisme”. Nous refusons d’avance toutes les nouvelles lois “sécuritaires” et toutes les nouvelles formes de discrimination ou d’injonction à l’égard des musulmans que cette union nationale ne peut manquer de produire. .

Alors aujourd’hui craindre l’amalgame nous semble plus qu’insuffisant. La France se dit un État de droit, les criminels doivent être arrêtés et jugés pour leurs crimes. Mais leur crime va bien au-delà, il vient en réalité de libérer la politique de l’amalgame, et du bouc émissaire. En ce sens les bourreaux comme les victimes de l’attentat étaient partie prenante de la guerre des civilisations. En ce sens, si les assassins nous font horreur, Charlie n’était pas et n’est pas pour autant notre ami et « nous ne sommes pas Charlie ». Si notre solidarité et notre profonde compassion vont à tous les journalistes, salariés, policiers, victimes innocentes de cette tragédie et à leurs familles, l’union qu’il faut construire aujourd’hui est celle d’une France qui accepte d’être enfin celle de tous ses citoyens, musulmans inclus. La bataille contre le terrorisme passera par la bataille pour l’égalité, la justice, la reconnaissance de la France d’aujourd’hui dans toute sa diversité source d’immense richesse. Pour qu’au bout de cette nuit, le jour se lève, nous devons être aujourd’hui des musulmans.

Bureau national de l’UJFP 9 janvier 2015

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