A propos de La Goutte d’eau

638864-bigthumbnailJe vous remercie, chères lectrices et lecteurs, d’avoir aimé mon petit poème. Prosateur et non poète, mais partisan du mélange des genres et des tons, j’ai recours aux poèmes – ainsi qu’aux récits dans un récit, aux « flashbacks » ou à l’ironie – pour illustrer ma conception de la littérature. C’est le désir de m’expliquer qui m’a incité à publier l’avant-propos de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam, roman dans lequel La goutte d’eau apparaît. Je voudrais aujourd’hui vous en proposer deux pages qui, par la voix de mon grand-père, vous diront comment j’aborde moi-même l’écriture.

Nous sommes au Tonkin en 1885. Alexis Sorel, traumatisé par la guerre franco-prussienne et un désastre personnel y débarque pour y chercher l’oubli. Voici ce qu’il écrivit à son frère.

Haï-Phong, le 20 juillet 1885

Mon cher Emile,

Merci de m’avoir écrit une longue et belle lettre. Je suis heureux de savoir qu’il y a là-bas quelqu’un pour contrer les tombereaux d’injures sur moi déversés. Vois-tu, face à la guerre nous n’avons pas réagi de la même manière. Rebelle, tu as mieux survécu que moi. Tu en avais mille raisons. Anarchiste, tu méprisais Républiques et Empires. Sans foi ni loi, tu t’octroyais une liberté que beaucoup jalousaient. Artisan établi à ton compte et surtout célibataire – mon très sage frère – tu pouvais t’écrier « Vive la Commune ! » en plein Café du Commerce, histoire d’effrayer les bourgeois ! Et si certains jours de spleen, l’absinthe te flanquait un cafard trop noir, il te suffisait d’empoigner l’un de ces freluquets et lui cracher au visage « J’étais à Reichshoffen, moi ! Où étiez-vous ? » pour que se calme tes angoisses. Pacifiste, je ne pouvais user d’une telle thérapeutique. J’avais surtout contre moi cette furie, sa mère et son père, toute une belle-famille on ne peut mieux pensante et mieux placée dont les conviction bien ancrées se passent de toute rhétorique. Il ne me restait plus que la fuite.

Elle m’a été salutaire. Mon âme blessée a trouvé un havre de paix. La nature est somptueuse, le peuple serein. Imagine la splendeur tropicale, un foisonnement de couleurs et de parfums ! Et dans ce cadre merveilleux la politesse la plus exquise. Les échanges sociaux sont ici un rituel par lequel s’affirme l’honnête homme. La parole faite de subtilités et d’allusions ne tolère aucune rudesse. Comment ne pas aimer ce peuple pour qui la délicatesse est un art de vivre et la dignité humaine sa raison de vivre ?…

Journal du 22 juillet 1885

J’ai relu ma lettre. Elle me chiffonne. Havre de paix ! C’est un affreux poncif, une image d’Epinal ! Comme les mots sont impuissants à traduire mon état d’âme. Ils sont si maladroit, si incomplets ! Faut-il leur substituer le langage poétique ? Mais dans une lettre ? La pudeur m’arrête. Je ne voudrais pas qu’on dise « Il fait de la littérature ! » Je ne prétends pas être poète. Je voudrais simplement noter pour moi-même l’extase des moments privilégiés, ces merveilleux moments où je suis au sens le plus cartésien du terme. Je vais continuer ce journal, y écrire notes personnelles, anecdotes, contes et poèmes, pourquoi pas ? Le temps passe et mes émotions se multiplient si vite. Je ne veux rien oublier.

La goutte d’eau

 

Il a plu.

Gorgée d’eau

l’aube exhale son grand souffle végétal.

Senteurs vertes

rouges, bleues

des tamariniers des flamboyants des manguiers.

Senteurs blanches

rosacées émeraude

du jasmin de la frangipane de la pomme cannelle

et enveloppant les narines

la chaude odeur de la terre.

 

Le ciel est par dessus le toit

si bleu si calme

par la fenêtre je vois

du toit une palme.

Une larme s’étire dans la lumière

soudain plus rien.

Une autre grossit

puis dans un scintillement

s’éteint elle aussi.

 

Et moi qui n’ai jamais su regarder

lentement s’égoutter la pluie

je découvre goutte à goutte

la frêle beauté de la vie.

 

Grand-père, raconte-moi l’A-Nam: http://www.edilivre.com/grand-pere-raconte-moi-l-a-nam-guy-levilain.html#.VMKxQsYQ4kg

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