¬« Les femmes ont besoin de vrais hommes… »

Christine Boutin, entourée de vrais bonhommes - SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA

Christine Boutin, entourée de vrais bonhommes – SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA

La publication d’Anne Audigier ( Christine Boutin : « Les femmes ont besoin de vrais hommes, pas de guimauves féminisées ») parue sur Facebook le 29 février dernier a soulevé un tollé général que nous – progressistes et féministes – applaudissons vivement. Mais le fait même que nous nous en réjouissions nous prouve hélas que la guerre des sexes est loin d’être finie, qu’elle perdure obstinément et qu’il y a encore de nos jours – et dans nos démocraties dites « avancées » – des femmes attachées à un machisme que nous avions cru obsolète. Vous me direz « Ce n’est qu’une attardée ! » Je veux bien le croire, mais je me demande si elle est la dernière des attardés (des deux sexes) que l’Histoire enterrera, ou si, au contraire, elle est emblématique d’une mentalité bien enracinée dans le subconscient collectif de nos sociétés.

 

Pour alimenter le débat, je vous propose deux petits extraits de Indochine, mon amour. Nous sommes en janvier 1914. Emma Montreuil, artiste peintre, débarque à Hanoï. Emerveillée par la féérie des couleurs mais troublée par la réalité coloniale, elle veut comprendre l’Indochine, voir avec son regard d’artiste et sentir avec son cœur de femme. Féministe, elle découvre un sujet tabou, celui des relations sexuelles entre Européens et indigènes. Elle examine la question et nous révèle les effets pervers du racisme et du sexisme sur toutes les relations interraciales. Les extraits qui suivent résument sa pensée sur la guerre des sexes, réalité encore brûlante un siècle plus tard…

 

« En deux semaines j’avais découvert le revers du Grand Ordre Colonial qu’arbore l’Occident chrétien, l’hypocrisie de notre République et de nos hommes d’Etat, l’ignorance et la condescendance de nos écrivains qui chantèrent l’Orient, terrain de jeu et de chasse pour le plaisir exclusif de l’Européen. Comme ils ont stigmatisé l’indigène pour mieux l’écraser!

Suis-je devenue une pétroleuse? Non, je ne souhaite pas incinérer une civilisation qui est mienne. Ce n’est pas la France que je rejette, mais sa caricature sortie des mains criminelles de nos dirigeants. C’est l’impériale arrogance des grands hommes que j’abhorre. Quant aux autres, la vaste majorité de mes pauvres frères tout aussi bernés et victimes que moi, je me rends compte que ce qui nous sépare repose sur un profond malentendu: les femmes et les hommes ont une fausse conception du sexe opposé.

 

« Comme toutes les filles j’admirais les beaux mâles, et pour peu que « leur ramage se rapportât à leur plumage », ils avaient toutes les chances de m’embobiner. Et eux, conscients de leur avantage physique, de faire valoir leurs biscoteaux, car ne fallait-il pas en avoir de bien gros pour nous soulever d’un bras vigoureux et nous emporter, pâmées, sur leur beau coursier?  

La survie du régime colonial repose sur la loi du grand partage. Celle de nos sociétés patriarcales repose sur le même principe, celui de la domination des hommes sur les femmes et celui d’une caractérisation systématique de celles-ci pour justifier leur subjugation. Au cas où vous trouveriez que j’exagère, je vous propose de consulter le Code Civil, particulièrement le droit à la propriété, le droit de vote, la liberté professionnelle, etc. Et tant que vous y êtes, penchez-vous sur le langage, les usages et même la vieille galanterie de nos pères!

Certes, il y eut, et il y a encore, des femmes qui eurent le courage – et surtout la chance, d’échapper à leur condition, la Reine Victoria, Catherine de Russie et les grandes duchesses. D’autres, plus nombreuses, y réussirent à leur façon. Je pense aux veuves joyeuses qui épousèrent de riches vieillards et eurent la sagesse de ne pas se remarier. Il faut cependant remarquer que pour assumer leur liberté dans une société qu’elles ne dominaient pas, reines, impératrices et coquettes, durent adopter une mentalité de prédateur. C’est en répudiant leur féminité qu’elles purent porter la culotte!

    

« On m’a maintes fois cité le cas de George Sand, la libertine, l’effrontée qui, habillée en homme et la pipe au bec, s’affichait avec ses amants devant un Tout-Paris sidéré. Oui, mais il faut remarquer que pour se faire connaître, elle avait pris un prénom d’homme – avec une orthographe anglaise, puis le nom à peine déguisé d’un ex-amoureux, Jules Sandeau. Il est évident que la société exigeait d’elle ce parrainage. Quant à ses compagnons les plus célèbres, Musset et Chopin, il se trouve qu’ils écrivirent leurs plus belles œuvres durant leur liaison avec elle. Coïncidence? Je ne crois pas. Fut-elle leur Muse? Je pense plutôt qu’à l’instar des petites bourgeoises, elle s’était volontairement effacée pour leur prodiguer le confort et la tranquillité dont ils avaient besoin pour se consacrer à leur art… Qu’aurais-je fait à sa place, moi qui ai l’instinct maternel mais non l’âme d’une bonniche?

 

« Suis-je devenue anti-mâle? D’abord, définissons ce terme. Car si par mâle on entend les gros bras et les fiers-à-bras, je le suis certainement. Mais si par mâle on désigne un être humain conscient de sa masculinité biologique comme de son inclination pour la douceur, les sentiments et l’esthétique – en un mot un homme en harmonie avec son Yin et son Yang – eh bien je donnerai sans hésiter mon cœur à ce mâle-là! Je ne suis donc pas anti-mâle. Et puisque nous sommes sur un terrain vierge, et qu’il n’y a pas de mot pour désigner ma phobie, forgeons gaiement ce néologisme: Je suis virophobe! »

 

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« Nous savons que les femmes privilégiées sont assez frivoles pour céder à une obsession – le maquillage, la mode, les parures – qui, de toute évidence, a accaparé le champ de leur conscience. Pourquoi cette fixation narcissique? Vanité féminine? C’est ce que pensent maris et amants quand ils sortent leur portefeuille!

« Ah, voilà ! Il s’agit bien de la conception que les hommes ont des femmes, et de sa résultante – la subjugation de celles-ci. Ayant compris que la beauté constitue leur seul capital humain, le paraître est devenu leur raison d’être. Etre belle et plaire le plus longtemps possible sont pour elles une question de survie. Il est donc faux de croire qu’elles ont librement choisi de se définir d’une manière aussi vaine, de pousser leur coquetterie au point de se blanchir le visage au carbonate de plomb – composé chimique dangereux, de se déformer le thorax pour avoir une taille de guêpe. Bien sûr que non ! N’ayant aucun contrôle sur elles-mêmes, soumises aux contraintes sociales et légales sanctionnées par le Code Civil, ayant grandi sous la férule d’un père – et d’une mère docile – puis celle d’un mari, elles ne pouvaient que se plier à la fantaisie des couturiers et des faiseurs de mode, c’est-à-dire d’autres hommes indifférents aux dangers qu’elles couraient.     

« Mais la nécessité est mère de l’ingéniosité. Et ceci est troublant! Afin de s’affirmer et de survivre, nos douces créatures firent usage de leurs charmes, jouèrent à fond la carte de la séduction et finirent par tourner le jeu social en leur faveur! Féroces et parfois diaboliques, elles se défendirent avec les armes qu’on leur avait laissées. Beaucoup firent mieux que se défendre, et c’est ainsi que de victimes elles devinrent bourreaux des cœurs! La littérature est pleine de femmes fatales attirant l’homme non averti dans les mailles de leurs sinistres rets! “Cherchez la femme!” finira-t-on par dire dès qu’il s’agit de démêler les intrigues d’alcôve et d’intérêts particuliers. Voilà où en sont nos relations humaines! Quand cette comédie cessera-t-elle?

 

« Pourtant, faut-il croire que tous les hommes sont satisfaits de cette situation ? Je ne le pense pas et je suis même persuadée que beaucoup souffrent du rôle que la société leur a imposé au nom de la virilité. Car être stoïque, agressif et dominateur n’est pas donné à tout le monde. Ceux qui ne sont pas dotés de ces attributs feront l’objet de remarques désobligeantes, d’insultes, voire de violence physique. Les autres, conscients des normes établies, devront veiller à me pas détonner. Ainsi un grand nombre de choix leurs seront interdits. Ils devront réfléchir avant d’embrasser une profession, une activité, un mode de vie ou simplement une mode.

Quant aux mâles bien nés, les grands, les forts et les surhommes, ceux pour qui la domination est leur raison d’être, ils tomberont de bien haut quand un rival plus avide qu’eux les aura jetés à bas de leur piédestal ; quand les dysfonctions nées de leur orgueil détruiront leur vie familiale ; quand un divorce leur enlèvera le soutien dont ils ont besoin pour poursuivre leur œuvre ; quand à l’occasion d’un « coup de gueule » une attaque d’apoplexie les rendra à jamais débiles ou tout simplement quand leurs ulcères saigneront les larmes que leurs yeux ont refusé de verser ! La vie intime des grands hommes est souvent un échec. Ils ont « réussi dans la vie » mais ont-ils réussi leur vie ? Triste bilan, n’est-ce pas ? A ce jeu-là personne ne gagne ! »

 

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Notes :

– Amantine Lucile Aurore Dupin (Gorge Sand) ne fut pas la seule femme à publier sous un pseudonyme masculin. Deux de ses contemporaines firent de même : Marie d’Agoult signait Daniel Stern, et Delphine de Girardin, Charles de Launey. Plus près de nous Colette signait ses premiers romans Willy, le surnom de son mari Henry Gauthier-Villar. De nos jours, l’auteure de Harry Potter signe J.K. Rowling.

– Rappelons que les Françaises ont voté pour la première fois le 29 avril 1945, et qu’il a fallu qu’elles attendent jusqu’en 1965 (Loi du 13 juillet) pour pouvoir ouvrir un compte bancaire, émettre des chèques et exercer une profession sans avoir besoin de l’autorisation du mari.

– Pour une étude approfondie de la sexualité en tant qu’instrument du pouvoir colonial, consulter La chair de l’empire : savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial, Ann Laura Stoler, La Découverte, Paris, 2013.

 

Guy Levilain est l’auteur d’une trilogie consacrée aux problèmes humains de l’Indochine coloniale vue à travers la saga de deux générations d’Eurasiens.

Il est également l’auteur de Don Pablo, fantaisie donjuanesque, suivie de La Abuelita, fantaisie mexicaine.

Pour lire un échantillon de ces romans, cliquez sur la page de couverture.

 

 

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